Factatory / résidence 2015/16

Cher Franck,
je t’écris aujourd’hui après un peu plus d’un mois de résidence à la Factatory. Lieu situé à Lyon dans lequel je consacre ma réflexion exclusivement autour de mon projet « fantôme ».
J’ai beaucoup réfléchit à différentes notions et notamment à trouver ce qui dans ce projet en apparence, étranger à mon travail habituel, pouvait contenir comme préoccupations récurrentes, déclinées habituellement en objets, installations, sons, dessins…car j’ai depuis toujours la sensation d’être ici au cœur de mon travail. Une sorte de noyau qui centraliserait un tas de préoccupations jusqu’alors travaillées isolément.
Pourquoi ai-je tant chercher à faire du lien avec mon travail global ? Après tout n’aurais-je pas le droit de faire une pièce comme une rupture ? Est-ce une volonté d’un discours cohérent ? Un souhait de créer un tout comme une histoire bien ficelée qu’on raconterait à celui qui regarde ? En réalité je crois qu’à l’exception de cette pièce (peut-être une autre en fait) je n’ai réalisé que des fragments. Chacun laissant place à un autre, à un espace manquant. Chacun pouvant proposer une porte, une brèche, une ouverture vers autre chose, à la fois en terme esthétique (puisque tout à l’air inachevé) qu’en terme de statut.
« fantôme » est là. Je m’attache à lui donner autant de réalités possibles à chaque fois qu’elle est montrée. Une sorte de continuité dans le processus d’évolution. Une sorte de Darwinisme de l’objet.
Mais au final, sa structure (papier découpé) est la même. Je ne peux ré-intervenir dessus et je me l’interdis car je crois que l’enjeu n’est pas ici de la modifier, de la manipuler. J’ai enfin trouvé son rôle : une matrice. Depuis le début je la sais comme matrice mais j’ai pris pleinement conscience de que cette notion impliquait ces dernières semaines. Et ce que je retiens est l’infinité de possibilités. Tout réside là dedans. Encore une fois, je tourne autour, sans donner de réalités définitives à cette matrice.
Matrice — du mot latin matrix (matricis), lui-même dérivé de mater, qui signifie « mère » — un élément qui fournit un appui ou une structure, et qui sert à entourer, à reproduire ou à construire.
Je parlais de réactualisation. Au fur et à mesure la structure qui porte le rouleau devient une architecture, un espace jouant sur les vides, sur les points de vues.
Ces actualisations naissent de lieux, de géographies. Elles remettent en jeu des interrogations sur la fragmentation, qui construit le rouleau, et le devenir d’une œuvre.
Cette résidence a pour objet au départ, de faire de l’atelier un lieu de réflexion et de donner naissance à un film qui accompagne la pièce pour l’exposition « sound transparancy » en Corée l’année prochaine. Ce film serait une forme réflexive sur le sujet.
Le rouleau nait de la décomposition chromatique d’une image de Fukushima après le tsunami de mars 2011 et se construit par le vide.
En t’écrivant je revois sur internet des images vidéos du tsunami et du 11 sept 2001 aussi. J’avais travaillé sur l’esthétique des catastrophes naturelles ou humaines en 2008 pour une exposition « les morts ou presque » car il y en a bien une (esthétique), fascinante, déroutante, abstraite…je me redis la même chose qu’il y a six ans. Cette démesure, irréalité, comme un rêve, je ne sais pas mettre de mots dessus. Je crois que ce sont bien ces sentiments qui m’ont conduit à traiter d’un événement par la fragmentation. Pour « les morts ou presque » la fragmentation s’opérait par le biais de l’enlèvement de toute présence humaine. C’était les impacts dans le paysage qui étaient isolés. Le paysage devenait le lieu modifié, sculpté par des impacts de guerre, de vents violents, de catastrophes chimiques. Dans le cas de « fantôme » et de Fukushima, l’abstraction vient comme gommer cette esthétique fascinante et nous faire entrer au plus proche par le biais de l’abstraction. Mondrian parlait de l’abstraction comme une relation du tout et du particulier, du visible connu par son autre absent. Je me dis que l’abstraction tend vers une vision du monde où tout fait partie d’un tout, tout est un et faisant partie d’un autre, des univers à chaque fois complets et interdépendants. Voir le monde non par événement mais comme un enchaînement d’événements liés les uns aux autres. Je ne sais pas où cela me mène.
La partition, nom que je donne définitivement à ce rouleau, est basé en effet sur un événement passé. Je la considère comme un paysage comme un lieu de fait. C’est donc imaginer qu’il est en train de se passer quelque chose. Elle s’affirme ainsi dans le présent, son abstraction lui permettant une réalité toute renouvelée à chaque fois.
J’ai beaucoup pensé à ce pourquoi la pièce avait été choisit pour cette exposition, c’est à dire, son potentiel sonore. J’ai trouvé cela très intéressant. Parce que finalement dans mon travail tout est question du potentiel et je dirais même d’absence. Je m’explique. Si nous parlons de potentiel sonore cela implique sa possible existence mais surtout son absence. Reprenant les considérations de Mondrian, cette existence peut être générée par une absence. Absence mise en évidence par un autre composant, lui, présent.
Je pensais à toi en lisant « le vide » de Peter Brook : « je peux prendre n’importe quel espace vide et l’appeler scène. Quelqu’un traverse cet espace vide pendant que quelqu’un d’autre l’observe et c’est suffisant pour que l’acte théâtral soit amorcé ».
Tu me demandais la nécessité d’un danseur interprétant de manière très personnel les formes de la partition. Créant ainsi une sorte de non sens ou de trouble quant au statut du spectateur qui a devant lui une interprétation d’une interprétation, mettant en péril la question de sa propre apparition. Et bien, si j’avais réalisée comme prévu une interprétation global par un danseur et un musicien je dirais que ça n’avait aucun intérêt. Par contre, si je veux parler de la potentialité sonore de la partition, le danseur seul peut être le composant qui va révéler la présence et l’absence sonore.
J’ai demandé à Benoît Caussé, de considérer les formes de la partition comme des réalités sonores quelles qu’elles soient, dans un espace/paysage, prenant en compte les distances des formes/sons, suscités par leur taille (petite forme/ éloignement, grosse forme/proximité).
Benoît travaillera d’abord sur un espace mental sonore auquel nous n’avons pas accès. Cet espace donnera naissance à une « réponse » chorégraphiée. Le spectateur trouvera les conditions de son apparition dans le fait même qu’il sera confronté à une absence de son normalement associé au mouvement. L’esprit ne cesse de compléter les fragments manquants. L’espace de la danse de part le rythme, la cadence s’associe naturellement au son. Oliver Saxe, nous dit que l’être se constitue une tapisserie sonore complexe au fil du temps, car ce qui a été entendu pendant l’enfance reste gravé dans le cerveau jusqu’à la fin de la vie. Les neurosciences constituent un des domaines qui m’intéresse particulièrement dans cette notion d’espace mental que bien des artistes contemporains ont exploité dans la lecture d’une œuvre.
John Keats dans « Ode à une urne grecque » disait « Douce la mélodie qu’on entend, mais plus douce encore
L’autre, l’inentendue ».
parlant d’un petit paysage peint sur une urne grecque et qui suscitait chez lui une poésie sonore.
Pourquoi je me réfère à ces écrits ? parce que mon intérêt premier est d’offrir une matrice au spectateur. Elle existe physiquement par ce rouleau et cette structure mais elle est aussi matrice dans ce qu’elle peut générer dans le cerveau humain comme process.
La partition tend à proposer un langage, abstrait, indéfini. Mais lequel ? Cette question doit à mon avis rester en suspend.
Je préfère garder intact l’idée qu’à chaque vide correspond un univers possible. Cela te parait-il contradictoire avec le fait qu’un danseur s’empare de ce langage (d’abord mentalement pour poser un contexte sonore puis en mouvement pour mettre en avant cette existence à laquelle nous n’avons pas accès) ? (…)
extrait d’une correspondance en cours avec Franck Fontaine, artiste et commissaire 2015 / extract of correspondence with Frank Fontaine, artist and curator in 2015/ in progress
 

 

 

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