Lelia Martin

« Au Zimbabwe, un membre du WWF décorne un rhinocéros blanc pour en limiter l’intérêt auprès des braconniers. »

C’est à partir de cette image vue dans le journal que Matt Coco conçoit la sculpture suggestion de présentation, réalisée in situ pour l’exposition du même nom à l’Espace Arts Plastiques de Vénissieux. Au delà du paradoxe de la situation – l’homme forcé de mutiler l’animal pour le préserver – c’est l’absence de corne en elle-même qui interpelle l’artiste. Désormais incomplet, amputé d’une partie de son identité, l’animal se trouve-t-il privé de son statut dans la nature ? Quelles sont les conséquences de ce manque d’attribut sur son comportement et par extension sur l’évolution de son espèce ? Et surtout, à quels potentiels narratifs et formels cette absence peut-elle laisser place ?

Si l’on considère le travail de Matt Coco, le choix de cette photographie n’a donc rien d’anecdotique. Car si son processus consiste globalement en une mutation de l’image fixe vers le volume, il en passe également par des formes d’amputation, d’éviction, de stratification ou d’abstraction. Une démarche en creux, par soustraction de matière, qui rappelle la sculpture classique, ou une sorte d’archéologie, de progression en profondeur par érosion de la surface.

Puis, cheminement inverse pour ces formes épurées, qui vont se charger de matériaux pauvres (carton, bois, terre…) ou plus sophistiqués (polystyrène, latex, plexiglas…), se multiplier, subir des modulations d’échelles et s’agglomérer pour investir leur espace de présentation. Une méthode alors plus proche de la peinture, par ajout, superposition, composition.

C’est ce mouvement permanent qui caractérise la démarche de Matt Coco. Car chaque pièce comporte une capacité d’adaptation à un nouvel environnement. De sculpture unique autour de laquelle le spectateur peut tourner, elle peut devenir élément d’installation, bas relief, décor de film, comme transiter par le dessin. Les oeuvres de Matt Coco pourraient être qualifiées d’espèces en perpétuelle évolution, prises dans un schéma darwinien accéléré.

Propagé à l’ensemble de l’exposition, cet état transitoire s’incarne volontiers dans la figure du rhinocéros incomplet. Et les cornes manquantes renvoient à deux autres absences signifiantes : celle du corps humain et celle de la parole. En effet, si le corps est l’un des principaux acteurs des vidéos réalisées en collaboration avec Aurélie Haberey, il n’est que rarement représenté dans les environnements – sculptures de Matt Coco. Les maquettes flux en suggèrent pourtant l’absence par des découpes aux contours humains et la scénographie de l’exposition est organisée autour du déplacement du spectateur et de sa projection physique dans l’espace.

Quant à la bande-son Conte n°1, elle résulte d’un processus spécifique se rapportant à Un livre des merveilles, composition murale de 65 dessins. Chaque dessin a d’abord été soumis à une personne avec comme consigne de décrire ce qu’il voit et de raconter un souvenir pouvant lui être associé. Puis, l’artiste a envoyé cette collecte de récits par SMS sur un téléphone fixe et en a enregistré la transcription vocale. Conte n°1 semble donc pointer le passage de l’écrit à la parole, une parole-trace de l’humain sur lui-même que Jacques Derrida qualifie d’“écriture de soi du vivant” lors du colloque L’animal autobiographique organisé par le Centre Culturel de Cerisy-La-Salle en 1997.

Lors de cette intervention, Derrida rappelle le deuxième récit de la Genèse, lorsque Ihavé commande à l’homme de nommer les animaux. Sous la surveillance de Dieu, l’homme attribue un nom à chaque animal créé avant lui, le nomme pour l’assujettir et imposer son autorité. Sans l’approuver, il cite également une hypothèse de W. Benjamin qui situe ce moment comme origine de l’une des différences fondamentales entre l’homme et cet autre dit “l’animal” : l’usage du mot, du langage, de la parole. Le mutisme de la nature (et de l’animalité en elle) résulterait de la souffrance causée par cette nomination subie.

“Se voir donner son propre nom, dit Benjamin, c’est peut-être se laisser envahir par la tristesse, […] ou du moins par une sorte de pressentiment de deuil. Deuil pressenti car il y va, comme dans toute nomination, de la nouvelle d’une mort à venir, selon la survivance du spectre, la longévité du nom qui survit à son porteur.” 1

L’animal aurait donc été privé de la capacité à répondre de son nom.

“Même ceux qui, de Descartes à Lacan, ont concédé audit animal une certaine aptitude au signe, ou à la communication, toujours ils lui ont dénié le pouvoir de répondre – de feindre, de mentir et d’effacer ses traces. […] Et cette possibilité – effacer ou brouiller sa signature, la laisser se perdre – serait de grande portée. […] Qu’une trace puisse toujours, elle, s’effacer, à jamais, cela ne signifie pas du tout, et c’est là une différence critique, que quelqu’un, homme ou animal, puisse de lui-même effacer ses traces.” 1

A la lumière de ces écrits, on pourrait rapporter l’impermanence des oeuvres de Matt Coco à un certain refus de la signature. On notera d’ailleurs l’usage d’un pseudonyme, le recours à la citation et la propension de l’artiste à emprunter de multiples fonctions : journaliste, chorégraphe, ethnologue, muséologue, architecte, scénographe, etc. On peut alors se demander quel est son rapport au statut d’auteur en tant que signataire d’objets pérennes, voués à assurer la survivance d’un nom, à laisser une trace. A l’opposé du membre du WWF décornant le rhinocéros, Matt Coco n’agit pas pour la conservation de l’espèce-oeuvre, elle la met plutôt en péril, parfois jusqu’à l’extinction.

1. Extraits de L’animal que donc je suis, Jacques Derrida, in L’animal autobiographique, autour de Jacques Derrida, Actes du colloque tenu à Cerisy-la-Salle du 11 au 21 juillet 1997, Editions Galilée, 1999

Lélia Martin – septembre 2010

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