Marlène Girardin

A un moment donné

Les premières impressions ressenties au contact des œuvres de Matt Coco sont souvent celles de légèreté, de fragilité, d’inachevé. Les couleurs éthérées et les matériaux souvent taxés d’éphémères comme le carton, le carton plume, le papier, renforcent ce sentiment. Ainsi, le temps du spectateur se suspend pendant la visite, interloqué un instant par tant d’agilité et de questionnements, puis il retourne à ses occupations quotidiennes. Pensez bien que cette séparation n’existe pas chez Matt Coco puisque les moments de création font partie de sa vie, il n’y a pas de fragmentation, tout participe d’un même et unique propos: vivre, s’exprimer, ressentir les choses et faire écho à ce monde que nous partageons. Tout comme nous n’avons pas plusieurs réalités mais une seule, où tout se mélange et prend finalement place dans une savante négociation d’heures et de moments.

Quand dans 93 montagnes, elle façonne à la main, en terre glaise autant de prototypes de montagnes, elle partage ce moment avec sa fille à ses cotés, qui le vit, elle, comme un amusement. Les 93 monts deviennent des propositions types, des séquences, des modules, une sorte de travail à la chaîne non pas mécanisée mais manuelle. L’utilisation du modelage, technique de sculpture primitive, est importante pour la notion de temps qu’elle demande et d’individualisation dans la chaîne, montagneuse cette fois ci. Le défi de l’astreinte du façonnage est relevé par la curiosité du résultat et de l’effet d’accumulation souhaité, défini par ce chiffre sans symbolique particulière: 93.

Peu importe la taille, pourvue qu’il y ait le nombre.

Ce motif « montagne » semble récurrent dans la démarche de Matt Coco, utilisé comme un prototype de décor, à la fois intemporel et agéographique, il devient un schéma poétique sur lequel s’appuyer. On le retrouve dans la construction nommée ville invisible ; elle est suggérée dans cascade_falls-water.jpg et offerte sur socle dans la série des flux.

Quant à flux et re-flux, la montagne sert d’écrin à l’enchevêtrement des surfaces. Les différents temps sont amalgamés puisqu’il s’agit d’une pièce plus ancienne de 2008, englobée dans une structure conçue pour l’exposition qui nous concerne. Une autre lecture, pour un autre temps. Avons nous à faire à une maquette grandeur nature qui en abrite une plus petite ? à un projet monumental reproduit au 100/1000ème ? à une réalisation éphémère ? Notre corps circule dans cette mise en abîme, sorte d’architecture évoquant le naturel ; nous avons le sentiment particulier de figurer dans un décor pour un futur encore inconnu, mais dans lequel nous nous trouvons bel et bien présent. Une confusion sensible en belle et due forme.

La monumentalité n’est pas une question de taille, mais de proportions.

Subséquemment la conscience des différents temps, de la mémoire et du souvenir sont des notions primordiales pour appréhender la démarche de Matt Coco. Entre actualité et archéologie, temps présent et souvenirs fractionnés sa progression opère une narration non linéaire, comme le propose parfois l’autre réalité parallèle qu’est le cinéma.

Dans un livre des merveilles, installation graphique de 65 dessins assemblés autour de vides, les bribes du souvenir prennent corps dans ce jeu de positif et de négatif. L’œuvre est quasi collective puisque Matt Coco envoie les 65 dessins à 65 personnes différentes accompagnées de 3 questions : que voyez vous ? / à quoi cela vous fait-il penser ? / Quel souvenir cela vous rappelle-t-il ? Les réponses faites à l’artiste, concernent pour la plupart des souvenirs d’enfance chargés d’émotif. Elles sont lues par une voie automatique, mentionnant la ponctuation, ne révélant que le caractère sensible du sens, sous un formel quasi neutre.

C’est parfois l’occasion qui fait l’œuvre, l’exposition qui la matérialise et le temps qui la complète.

En effet, en 2009 Matt coco achète un bloc de dessin parce qu’il lui plait bien, tout simplement. La même année, elle souhaite réaliser une œuvre monumentale parce que sa Résidence à Marseille lui permet d’avoir à disposition un mur de grande taille qu’elle n’a pas habituellement. Elle décide que le bloc sera utilisé pour réaliser une seule œuvre. Une œuvre composée donc de 65 dessins. Elle envoie les dessins à 65 adresses dont elle ne connaît pas les destinataires, on verra bien ce que donneront les réponses… Aux alentours de janvier 2010, 35 personnes répondent aux 3 questions. Certains souvenirs livrés datent des années 70. En Mai 2010 en préparant cette exposition, elle décide de diffuser les sentiments recueillis de façon sonore. Ainsi, nous estimons que un livre des merveilles dans sa version actuelle a eu un processus de fabrication d’environ 40 ans.

C’est souvent le temps et l’occasion qui font l’œuvre.

Le travail de Matt Coco évolue en fonction des expositions, des lieux, de ses rencontres, des évènements, de ses lectures. Ce titre, *suggestion de présentation témoigne de l’aspect non figé et fluctuant des œuvres et évoque à la fois les images de jambon sous vide disposé en un rouleau parfait, agrémenté de persil et disposé sur une jolie vaisselle, que la notion juridique lié au dégagement de toute responsabilité en cas de déception en ouvrant le paquet.

L’étagère au centre de l’exposition présente une maquette du Centre d’art de Vénissieux avec un tout autre agencement et atteste que tout ce nous voyons lors de la visite n’est qu’une proposition comme il aurait pu y’en avoir des dizaines d’autres.

Une constante cependant, l’humain est presque toujours absent, sa présence est induite par la taille des œuvres, et par le résultat de ces actes.

Les 3 modules de bomb-h-castle-bravo-1mars54-15mts, sous leurs faux airs d’arbre vert chimique, cristallisent en réalité les champignons de fumée succédant aux explosions de bombe atomique. Matt Coco dit elle même que « peu nombreuses sont les personnes ayant assisté à des explosions nucléaires, de ce fait nous en avons des vues figées ramenant ces évènements dramatiques à des phénomènes fascinants et esthétiques ».

L’artiste s’interroge ici sur l’Esthétique. Peut être la notion de Sublime développée par E. Burke, théoricien, au milieu du XVIIIème aurait changé depuis lors ? Le Sublime envisage cette fascination pour les phénomènes dévastateurs, puissants, grandioses et extraordinaires de la nature, où l’homme est désemparé par la force et le gigantisme d’évènements tels que déluges, tempêtes et naufrages. Avec bomb-h-castle-bravo-1mars54-15mts le Sublime voit sa définition élargie et approprié au XXème et XXIème siècle en englobant également les évènements que l’homme engendre lui même, par la science, et les découvertes. L’aspect verdâtre ainsi que le latex de ces modules revoient évidemment à l’aspect chimique du phénomène. Tandis que l’aspect ludique de l’empilement d’après plans fournis comme mode d’emploi, ne renvoie pas à l’horreur tournée en dérision, mais encore une fois à un rapport d’échelle comme Matt Coco les aiment. Nous pouvons jouer au tout puissant, avec un nuage qui en l’occurrence faisait lors de l’explosion 50km de haut…

Figer des instants éphémères,

Appuyer sur « pause »,

Construire par le vide,

Rebondir sur une image, un livre,

Mettre en valeur l’échelle du temps,

Aller d’œuvres en œuvres,

Le travail de Matt Coco est une sorte d’état transitoire, sur lequel rebondir. Elle aime les amorces, commencer quelque chose sans jamais lui donner une forme définitive, puisque tout semble cyclique. Ses œuvres oscillent sur des terrains instables, sont des constructions par la proposition, et nous offrent une poétique sensible du changeant et de l’incertain.

Marlène Girardin, Galerie Artaé- 2010

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