Le lieu avant la danse

le lieu avant la danse – 2016 – vidéo muette noir et blanc – 18’46 avec Benoît Caussé
Chaque acte de perception est en partie un acte de création.
Lorsque nous voyons, près de nous, les branches d’un arbre frissonner, nous entendons, en nous, le souffle du vent.
Il appelle ça la musique des yeux.
Ma surdité, dit-il, a été difficile à détecter, à la fois par moi même et par les autres parce que, dès le début, mes yeux avaient commencé de manière inconsciente à traduire les mouvements en sons. (David Wright)
Ce que nous appelons notre conscience du présent, de l’instant présent, est une oscillation permanente entre mémoire et anticipation, entre souvenirs et désirs, entre nostalgie et attente.
Combien de formes différentes de mémoires peuvent coexister en nous ?
Se souvenir implique au niveau cérébral une recomposition, à partir de la mobilisation de traces multiples, discrètes, morcelées, réparties dans de nombreux réseaux de cellules nerveuses dispersés à travers différentes régions de notre cerveau.
Cher Franck,
je t’écris aujourd’hui après un peu plus d’un mois de résidence à Lyon. Je consacre ma réflexion exclusivement autour de mon projet « fantôme ».
J’ai beaucoup réfléchi à comment relier ce projet en apparence, différent de mon travail habituel, et trouver ce qu’il pouvait contenir comme préoccupations récurrentes.
J’ai la sensation ici d’être au cœur de mon travail.
Une sorte de noyau centralisant un tas de préoccupations jusqu’alors travaillées isolément.
Le paysage, le langage, le vide.
Je crois qu’à l’exception de cette pièce (“fantôme”), je n’ai réalisé que des fragments.
Chacun laissant place à un autre.
Une sorte de continuité dans le processus d’évolution, de Darwinisme de l’objet.
J’ai demandé au danseur, Benoît Caussé, de travailler avec moi sur une interprétation de “fantôme”.
A partir d’une copie du rouleau de papier, j’ai demandé à Benoît d’imaginer que ce langage abstrait de la partition, représentait une série d’événements, impliquant une réalité sonore.
“fantôme” a été réalisée à partir d’une image du tsunami de Fukushima.
Cette image trouvée sur internet, a été traitée par dissociation des couleurs, créant ainsi une abstraction de l’événement déployée sur 30 mètres de papier.
Les formes noires, sont en réalité des vides de formes découpées.
Réalisée au départ comme une transfiguration du réel par la fragmentation, “fantôme” devient une partition déployant un langage qui reste à définir.
Je l’appelle partition, elle renvoie à la question du langage et à la notation.
Ainsi, “fantôme” est une matrice pouvant générer différents langages, différentes réalités, différents événements.
Plusieurs collaborations avec des musiciens avaient été réalisées, j’étais curieuse de savoir quelles réalités sonores, pouvaient naître de cette partition.
Mais j’ai décidé aujourd’hui, de laisser cette réalité sonore à celui qui regarde.
Quelque soit le langage, la contrainte de notation est la suivante:
Considérer la partition comme un paysage, fait de plans différents, d’événements, qui, selon leur taille, sont plus ou moins proches.
MC – Tu offres un espace manquant à celui qui regarde, il va trouver un espace dans lequel s’engouffrer, l’absence de son va générer un autre espace.
Si je propose une œuvre qui est déjà une interprétation et que toi, tu interprète l’interprétation
de cette interprétation, alors quel espace le spectateur trouve lui même dans sa propre interprétation ?
Du coup, tu élabores mentalement une sorte de tapisserie sonore qui correspond aux formes de la partition, et ensuite tu en proposes un état de corps comme tu l’appelles.
A toi de voir si pour toi, chaque forme de la partition est un son isolé, ou un ensemble de formes qui fait naître une situation, un lieu, un événement, qui génère dans ton esprit une réalité sonore, qui donnera naissance aux mouvements.
Rien ne t’empêche de faire des aller-retours d’une forme à l’autre, comme si tu te baladais dans un paysage.
La temporalité est multiple. On peut jouer avec et passer du passé au présent, du futur au présent…
« Douce la mélodie qu’on entend, mais plus douce encore
L’autre, l’inentendue » (John Keats)
B – Il y a des moments dans la partition où je me projette dans un espace. J’y suis réellement, en 3D.
Pour d’autres, je parlerais plutôt de couches qui viennent se superposer, de couches 2D qui forment un espace en 3D, où il y aurait l’idée d’un surplus sonore.
Par exemple quand il y a ces répétitions de formes, ici et là aussi,c’est quelque chose qui parvient à mes oreilles sans que je sois physiquement investi.
Je considère cela comme une information sonore. Pour moi, ce serait une sirène, une alarme qui serait plus ou moins forte.
MC – Ah ok.
Alors pour toi quand c’est noir comme ça, c’est lointain ?
B – Oui
MC – Parce que l’idée est qu’on aie des rapports de distance.
B – Ou d’intensité sonore.
MC – Oui parce que c’est l’éloignement ou le rapprochement qui en sont à l’origine.
B – Ah oui d’accord, ok.
Mais alors moi du coup, je peux m’éloigner ou me rapprocher d’un point zéro du son que j’imagine et aller vers le positif ou le négatif.
je me situe géographiquement par rapport à la source.
Là je relie cette forme à un frottement. Mais je peux aussi le…l’incarner, moi, le créer.
MC – j’avais plutôt imaginé que le son vienne à toi.
B – Oui et que je ne sois pas générateur de sons.
MC – Exactement !
Comment le corps parle d’un paysage ?
Est-ce que le paysage détermine un langage ?
Cher Franck,
John Keats parlait d’un petit paysage peint sur une urne grecque et qui suscitait chez lui une poésie sonore.
Je suis partie dans la Vallée des merveilles. A travers ces gravures protohistoriques, la sensation que ce langage déployé par ces pétroglyphes était défini par le contexte (point de vue, hauteur, climat) fut très prégnante et comme évidente pour moi. Il y règne une sorte de permanence du paysage, comme inchangé depuis des milliers d’années, faisant naître ou renaître un regard primitif.
J’ai donc remis en perspective, l’idée que la partition composée de signes abstraits pouvait être une écriture primitive.
Désapprendre notre langage contemporain et se plonger dans ce que le paysage (Fukushima) a fait naître comme langage.
Elias Canetti répéta que l’origine du rythme était la marche sur deux pieds, donnant lieu à la métrique des poèmes anciens. La marche humaine sur deux pieds poursuivant le piétinement des proies et des troupeaux de rennes, puis des bisons, puis des chevaux. La trace des pieds des animaux lui paraissait être aussi la première écriture déchiffrée par l’homme qui les poursuit. La trace est la notation rythmique du bruit. Piétiner le sol est la première danse et elle n’est pas d’origine humaine.
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