Giulia Turati

Les œuvres de Matt Coco sont l’émanation d’images, de lectures ou
d’événements trouvés au gré des hasards ou issus de l’actualité et qui sont
ensuite décortiqués et transfigurés. Ils restent donc présents dans les
œuvres montrées d’une manière non flagrante, évoqués. En ressortent des
volumes en devenir, des dessins en creux ou encore des installations qui sont une perpétuelle mise en abime de l’élément-source qui les a inspirées. Les figures à l’origine du processus créatif, deviennent alors des indices cachés dans toutes les œuvres.
L’artiste utilise divers procédés et techniques dans la réalisation de ses
œuvres : installation, sculpture, mais aussi dessin ou vidéo. Matt Coco
revient sans cesse sur des formes déjà crées, les décortique pour donner vie à de nouvelles, ou les transforme structurellement pour qu’elles deviennent une autre œuvre. Il n’est pas rare aussi que les chutes ou restes des matériaux employés pour une pièce soient réutilisés et sublimés dans une autre.
Pour la Halle, Matt Coco crée un paysage imaginé à la fois matériel et
onirique. Ce projet présente des œuvres qui cristallisent des éléments
naturels (eau, bois, nuages…) en contraste avec des composantes
manufacturés (ruban, supports en métal, tissu, silicone…). Les gestes
créateurs transparaissent dans ces objets d’une manière discrète mais
visible, comme des empreintes à suivre et à déchiffrer. Les propositions de
l’artiste sont transversales : les œuvres montrées sont des pièces à lire,
c’est-à-dire à interpréter à travers le regard, la parole, le mouvement, les
sons…
Le titre In caso di nebbia [En cas de brouillard], choisi dans une langue
étrangère, fait référence à une réflexion anecdotique de l’artiste lors d’un
voyage en Italie. Le fait de lire un panneau de signalisation indiquant le
danger des brumes, un jour ensoleillé d’été, renvoie à une autre saison, à un temps que l’artiste ne connaitra pas mais qui est visiblement fréquent dans la région. Sur un plan plus symbolique, cette phrase extrêmement banale et quotidienne, résonne comme un chant ou un poème aux oreilles de l’artiste.
De même, le titre évoque un état d’esprit, l’idée d’avancer sans pouvoir voir.
Ce sentiment de dépaysement à la fois météorologique, linguistique et
perceptif représente assez bien la démarche de Matt Coco qui crée des
œuvres toujours au seuil : entre un son et une forme, entre l’immatériel et
la présence physique, un geste et une image mentale, un fait réel et une
chimère, ou encore entre une marque visible et une trace à interpréter.
Ces signes multiples (à rechercher dans le parcours de l’exposition) se
traduisent visuellement dans les stratifications, les plis, les taches et les
couches des diverses formes présentées. Que ce soit une ligne de crayon
effacée, un tissu imbibé d’encre ou encore de la terre piétinée, tous ces
traces forment une partition propre à chaque œuvre et pourtant
intrinsèque à toute la production de l’artiste.
Ces empreintes sont laissées à réinterprétation par l’artiste même, mais
aussi par les visiteurs et d’autres artistes.
Matt Coco les invite alors à interagir avec ses œuvres, en les interprétant et créant des nouvelles formes. C’est le cas, pour l’exposition In caso di nebbia qui présentera aussi une performance du danseur Benoit Caussé et une animation du plasticien Yann Lévy (1) .
Comme les conducteurs dans le brouillard (imaginés sur la route qui donne
le titre) sont privés de la vision et se laissent guider par les autres sens
soudain éveillés ; les œuvres-partitions de Matt Coco déplacent l’action
dans d’autres domaines du sensible ouvrant la porte à toutes les activations possibles. Rien n’est figé à jamais, ni absolument déterminé. Et ce sont les légers changements et bouleversements à l’œuvre qui nourrissent, dans un élan d’éternel retour et de dépassement, la production de l’artiste.
Ces installations aux allures de paysages anciens, à la fois classiques et anachroniques, sont des variations autour d’une photographie (par Joseph Eid à Alep) vue dans divers journaux et magazines. Les gravats encombrent toute la chambre, créant des tristes arabesques avec les éléments de mobilier ou de décoration encore reconnaissables.
Matt Coco éclate cette image en reprenant certains détails du cliché, récréant ou reproduisant certaines matières vues et donne à voir au visiteur une installation qui évoque cette photographie et en même temps brise les pistes mimétiques ou toute ressemblance immédiate.
Si d’une part il s’agit d’une allusion assumée à cette chambre à Alep et donc d’un ancrage prégnant dans une actualité brutale, d’autre part l’artiste parvient à créer une légèreté qui – sans niveler la portée symbolique – touche au Poétique.
Une écologie artificielle est aussi à l’œuvre. Plusieurs installations ici présentés rappellent des paysages sans pour autant reprendre des substances naturelles. Des lignes d’horizon tremblantes sur des tissus aux couleurs de l’eau cachent leur fabrication par macération dans un bassin teinté. Aucun liquide n’est montré et pourtant leur trace est présente sans
équivoque. Cette œuvre, Accrétion, culture en milieu naturel et milieu artificiel (2) , est un processus, un sédiment parfois violent, parfois tendre, qui s’accumule et produit des empreintes abstraites et oniriques.
Paradoxalement, c’est face à cette œuvre monumentale obtenue par accumulation qui se trouve un dessin qui, lui, émerge dans l’absence et le manque, c’est-à-dire qu’il est tracé par effacement. Les pleins deviennent alors la toile de fond et les vides les formes saisies. L’effet est celui d’un paysage nébuleux qui pourrait être vu dans les conditions météoritiques suggérées dans le titre. Des figures semblent disparaitre et apparaitre selon les points de vue, les signes sont nets ou confus selon la position du visiteur. C’est un dessin qui s’observe et qui se dévoile dans la durée.
Dans un mouvement dialectique ces deux productions sont les facettes du même flux : l’un est l’emblème de l’art qui montre ce qui ne se voit pas, l’autre une partition qui est le fruit aléatoire d’un geste créateur initial.
Enfin, une vidéo contemplative mais au texte grave semble se tenir en équilibre entre la douceur des vagues à marée basse et la nature prévaricatrice et amère de l’homme en société.
Dans cette deuxième salle d’exposition, une lumière bleuâtre nous fait perdre toute référence contextuelle : les installations sont à la fois marines et éthérées, vestiges et emblèmes d’un temps irréel. Des moulages de tronc d’arbre et des branches hybridées avec du latex nous ramènent à une nuit en forêt. En même temps, le film d’animation (de Yann Lévy) nous transporte dans une dimension plus aérienne et perpétuellement en évolution.
Plus loin, des sculptures entreposées comme sorties d’une fouille archéologique de l’âge industriel, présentent un mélange de formes et matières douces (céramiques, branches tordues) et brutes (polystyrène sali, corde de marin tordue, élastique tendu…). Enfin, une vidéo sous-titrée en boucle nous présente la subtile articulation entre le silence, le bruissement, le rythme et la danse. Ces textes, qu’on lit par bribes au mur, sont une invitation à la réflexion mais aussi des indices que l’artiste laisse pour saisir les œuvres autrement. Ici, c’est un langage formel qui se dévoile au visiteur. Dans le silence de la salle ce sont les petits déplacements vus ou imaginés dans les œuvres qui créent un lyrisme expressif et intimiste à la fois.
La troisième salle et l’auditorium sont consacrés à Prosodie (3) , œuvre sculpturale et performative, où le temps de la recherche (le passé et l’essai), de l’instant performatif et sa restitution – c’est-à-dire, le prolongement continu du moment fugace – sont donnés à voir en même temps.
Au mur, précaires mais ordonnées, des tablettes en terre qui portent la trace des études et des recherches de Matt Coco en binôme avec le danseur Benoît Caussé. Les deux artistes ont créé un vocabulaire commun d’après l’œuvre en papier Fantôme (2012) de Matt Coco (4) . Chaque signe graphique et marque visuelle de cet œuvre a été lié à un mot créant ainsi un lexique répétitif. Benoit Caussé a ensuite traduit en mouvement ces paroles qui, séquentiellement, donnent le rythme de la performance Prosodie. Sur le grès séché et entreposé, les marques de pieds sont ce qui reste du mouvement du danseur et de cette chorégraphie interprétative et abstraite.
Dansant, piétinant – durant les répétitions de la performance -, il a laissé des signes qui peuvent faire penser à des écritures anciennes, mais qui ne portent autre signification que celle du rythme propre au geste du danseur.
Il s’agit donc d’un langage universel car il ne fait référence à aucune langue.
Il n’est ni verbal ni écrit : c’est le langage du corps en mouvement qui est ici accroché comme une nouvelle stèle de Rosette lisible par tous.
Le soir du vernissage, le public a assisté à la création de nouvelles plaques, de leurs inscriptions et de l’activation de cette partition dansée sur le podium installé dans la salle. Dans le silence, seul Benoit Caussé a entendu – grâce à une oreillette – la voix de l’artiste lire les mots qui ont généré ses gestes. Ces dernières empreintes restent en vue – et leur disposition inchangée- pendant la durée de l’exposition. Elles portent en soi une mutation de la matière (due au séchage à l’air) mais aussi une cristallisation, celle de cette danse éphémère qui ne peut plus être vue mais seulement imaginée.
Dans l’auditorium, les images documentaires de la performance en plein air, au bord de la Bourne, seront visibles pour témoigner et évoquer cet instant précis.
1- Aussi, des jeunes du Lycée La Saulaie, guidés par le percussionniste et compositeur, SébastienHervier, produiront une œuvre sonore à partir d’une des œuvres exposées et dans le cadre du projet pédagogique de création contemporaine, Les ateliers de la création , en partenariat avec le Lycée La Saulaie, le GRAME, l’IRCAM et le Centre Pompidou
2- L’accrétion est en astrophysique, en géologie, en médecine et en météorologie la constitution et l’accroissement d’un corps, d’une structure ou d’un objet par apport et/ou agglomération de matière, en surface ou en périphérie de celui-ci.
3- La prosodie est l’étude des phénomènes de l’accentuation et de l’intonation (variation de hauteur, de durée et d’intensité) permettant de véhiculer de l’information liée au sens telle que la mise en relief, mais aussi l’assertion, l’interrogation, l’injonction, l’exclamation.
Durant la performance – silencieuse- seul le danseur entend des sons et une voix grâce à une oreillette. Le spectateur ne peut qu’imaginer ces inflexions en négatif, regardant les gestes performés. La prosodie est ailleurs…
4- A découvrir sur le site de l’artiste mattcoco.com
voir Exposition « IN CASO DI NEBBIA »

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